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LATÉ 631
Récit.
 Le Laté 631 n°4 déjauge sur le lac de Biscarrosse. L’ingénieur en Chef Pierre Lion contempla la surface du lac. Elle paraissait une plaque d’argent oxydée, presque sans reflets, immobile. Il se retourna vers le responsable météo, assis face à ses instruments, dans la cabane au bord du lac de Biscarosse, que les premiers rayons du soleil caressaient en orange pâle. -« Que dit l’anémomètre ? » -« Rien ! Il arrive même pas au minimum. Y a pas un souffle de vent » -« Kersual va avoir du mal, tout à l’heure, si le vent se lève pas » -« Ouais » À moins de dix mètres d’eux, le Laté 631 étendait ses ailes immenses dont l’ombre, en ce matin lumineux de Novembre, semblait s’étendre à l’infini. Pierre le regarda avec affection. Il aimait cet avion, même s’il avait peu participé à sa création. Le projet datait d’avant la guerre et les années de conflit en avaient retardé la mise au point, partie dont l’autre Pierre, Monsieur Latécoère, l’avait chargé depuis plus d’un an. Il avait fallu trouver et adapter d’autres moteurs, améliorer avec l’aide d’un architecte naval de ses amis le redan de la coque, pour faciliter le déjaugeage. Et pourtant, l’énorme hydravion restait plein de défauts. C’était pour palier l’un d’entre eux que Pierre Lion attendait l’arrivée de l’équipage, ce matin-là. -« Au fond, pensa-t-il, il est comme un albatros. En vol, qu’il est beau ! Mais à flot, silencieux, pesant, ses six moteurs muets, sa double dérive montant en biais vers le ciel, il laisse un peu l’impression d’un rêve impossible… »
 Papa Lion sur le ponton Latécoère à Biscarrosse, devant un hydravion Short anglais.Une traction avant noire apparut au loin, cahotant sur le chemin d’accès, soulevant derrière elle de fins nuages de sable. Elle s’immobilisa devant la cabane et quatre hommes en émergèrent, tous en uniforme de pilote. -« Salut, Lion, vous nous avez gagné de vitesse. Il y a longtemps que vous êtes là ? » -« Une heure au plus. Je voulais voir le soleil se lever sur le lac. » -« Vous êtes l’ingénieur le plus romantique que j’ai jamais vu, Lion, le meilleur mais le plus romantique. À part ça, vous croyez qu’on va y arriver ? » - « Sans vent, à pleine charge, ce sera limite. Mais on est là pour ça, non ? »
 Le poste de pilotage du Laté 631 n°02Ils avaient terminé la check-list. Le commandant de bord, Kersual, appuya sur le bouton du microphone : -« Roméo Delta à base, comment va ton anémo ? » -« Toujours absent » -« Bon, on démarre quand même » Assis à la place du mécanicien, Pierre Lion vérifia une dernière fois tous ses voyants. Il restait fasciné par la quantité de cadrans. Sur un hexamoteur, tout est multiplié par six. Un fantastique arbre de noël de lumières, d’aiguilles qui dansaient doucement, de boutons. -« Intérieur gauche, contact. » Le premier moteur, situé près de la cabine, commença à tourner presque au ralenti, presque silencieux, avec comme des hoquets étouffés et rythmés. Puis, d’un seul coup, la première explosion, un panache de fumée blanche craché par les pipes d’échappement et le ronflement qui s’amplifiait, montait maintenant plus clair, plus régulier à chaque seconde sous la main qui poussait en avant la manette des gaz, en régulait la puissance, comme une respiration. -« Intérieur droit, contact. » Les uns après les autres, les moteurs ronflèrent dans l’air calme, parfaitement synchronisés, transmettant à tout l’avion une vibration profonde. Pierre remarqua les deux employés, à terre, qui récupéraient les amarres et les lovaient impeccablement. Kersual posa la main sur les six manettes à sa droite.

« Je le prends ! » Et il augmenta lentement la puissance des six « Wright Cyclone » de 1950 CV chacun, palonnier à fond à gauche, dégageant le Laté du quai, juste comme un bateau. Virant sur son gouvernail, tiré maintenant par ses hélices, le gros hydravion pointa majestueusement son nez vers le large, glissant sur l’eau calme avec de petits clapotis latéraux. Museau au vent, il sembla hésiter quelques instants. Le pilote engagea résolument les manettes en avant, à fond. Volets braqués en grand, trim en position de montée maximum, l’énorme appareil sembla s’enfoncer sous le rugissement des 11.700 CV, commençant à laisser derrière lui un sillage de plus en plus visible. Pierre maintenant regardait la vitesse monter au badin : 50, 60, 90, 110. Le clapotis avait fait place à une sorte de sifflement, celui de la carène debout sur l’eau, retenue à l’élément liquide par un simple filet. Kersual tira vers lui le volant, avec une étonnante douceur. Mais le Laté retomba aussitôt lourdement, avec un choc sourd de toute la coque. Pierre s’y attendait. Même si Kersual était un des meilleurs pilotes de la compagnie, il ne pouvait pas faire de miracles. Il fallait au Laté au moins 125 km/heure pour déjauger et s’extraire de la superficie du lac. Or, malgré sa formidable puissance, il ne dépassait pas 110 sur la seule force de ses moteurs. Il lui fallait un peu de vent de face, une petite brise pour prendre l’air. -« Roméo Delta, on rentre, c’est inutile. On attendra le vent. » Vers 11 heures, la petite girouette en forme d’avion, sur le toit de la cabane, se mit soudain à grincer. L’anémomètre passa la marque minimum, oscillant entre quinze et vingt kilomètres/heure. À 11 h 15, le souffle venu de l’océan créait des vaguelettes sur l’étang. L’équipage rembarqua, la même procédure se répéta. Quelques minutes plus tard, le Laté passa la barre qui le séparait de la mer dans un rugissement de tonnerre. Ils volaient maintenant depuis plus d’une heure. Pierre se laissait bercer par le ronronnement régulier de ses six moteurs. Les vibrations qui leur avaient causé tant de problèmes semblaient à peu près résolues. Quelques années plus tôt, un des hydravions qui faisait la route Biscarosse- Fort de France avait perdu en vol trois pales d’hélice du moteur intérieur gauche. Les débris avaient crevé la coque, tué les deux passagers de la seconde cabine et seule l’habileté exceptionnelle des deux pilotes, Chatel et Mouligné, leur avait permis d’arriver à bon port.
 Laté 631 après son assemblage au Havre.Pierre se mit à rêver. L’avion les portait, tous les cinq, dans son ventre large, comme une sorte de bête grosse de ceux qui la dominaient. Il pensa à sa femme, enceinte, elle aussi, prête à accoucher. Il avait un fils, Jean-Pierre. Sa joie de tous les jours. Et maintenant ? Serait-ce un petit frère pour le premier ? Ou une fille ? Une fille. On fait quoi avec une fille, pour un papa ? Un garçon, c’est différent, c’est facile. Un petit double, au fond. On peut chahuter, jouer au foot. Il pensait déjà aux modèles réduits de planeurs qu’ils construiraient ensemble, Jean-pierre et lui. Peut-être même un de ces petits avions à moteur essence pour le vol circulaire. Un garçon, ça fait pipi pareil. Mais une fille. Jean-Pierre, il pouvait devenir ingénieur aéronautique, hein. Une fille ingénieur ? D’un autre côté, c’est sûrement plus doux, une fille. Un morceau de soi qui vous livre une partie des secrets de l’autre sexe. Un morceau du mystère féminin qu’on porte en soi. Pierre eut soudain une vision, superposée aux cadrans qui dansaient sans fin devant ses yeux, tous dans la même position, stables, presque immobiles, indiquant que tout allait bien à bord. Il se voyait chez des amis, en Italie, un soir d’été. Sa fille était nerveuse, inquiète. De ces vibrations d’adolescentes qui mutent et que personne, soudain, ne comprend, pas même elles. Elle était assez insupportable. Il allait se fâcher. Mais elle s’était assise à côté de lui, sur le banc de jardin, comme un animal cherchant une protection. Et, sans savoir pourquoi, toute colère tombée, sans que personne ne s’en rende compte, il avait pris la main de sa fille dans la sienne et commençait à la lui caresser, doucement, avec une tendresse profonde et chaude qu’il ne se connaissait pas et elle, subjuguée, se syntonisait à lui comme les moteurs du Laté, à cet instant précis, ronronnaient comme six chats heureux. -« Lion ! Hé, Pierre, vous rêvez ou quoi ? Ça fait trois fois que je vous demande si tout va bien pour vos engins. » - « Excusez-moi. Pas de problèmes. Ils sont enfin bien en phase » -« Bon, on rentre, alors » décida le chef de bord.
 Quand ils mirent pied à terre, une bonne heure plus tard, le chef de poste l’interpella de loin. -« Monsieur Lion, téléphone pour vous. C’est la troisième fois qu’ils rappellent. » Pierre entra dans la cabane, prit l’appareil de bakélite noire que l’autre lui tendait. -« Lion à l’appareil » Il reconnut à l’autre bout de la ligne la voix un peu sèche et éraillée du patron. -« Alors, ces essais, Lion ? » -« Bien, Monsieur, cette fois-ci ça tourne vraiment rond. » -« Excellent ! Du bon travail. Hein ? Ah, oui, ma secrétaire vous fait dire que quelqu’un de chez vous a appelé de la clinique. Il semble que quelqu’un d’autre chez les Lion a décidé de prendre l’air aujourd’hui. Félicitations, mon Cher ! C’est une fille ! »
Philippe CARRETTE En savoir plus sur l'auteur : http://www.1st1.net/philippe/
Compléments Cocardes sur le Latécoère 631 : La fiche historique et technique : articles.php?lng=fr&pg=874 Le montage du Latécoère 631 au 1/72e : http://www.models.cocardes.org/articles.php?lng=fr&pg=875 Les photographies utilisées sur cette page proviennent des archives de la famille Lion.
 Vue des pontons de l'usine Latécoère sur le lac de Biscarrosse
Date de création : 25/12/2005 : 21:40
Dernière modification : 12/03/2007 : 00:38
Catégorie : France post-45
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